Interview au long cours de Pascal Comelade, ovni de la scène musicale française, dont la réputation dépasse largement les frontières de l’Hexagone. Rencontré fin 2009, alors qu’il cumulait ses interventions (musée des arts déco, centre Pompidou), le Catalan s’est livré comme rarement… quand bien même il déteste l’Internet et le dit !
Pascal Comelade livre ses écrivains fétiches, ses influences musicales, sa passion pour le rock "classique"… © Claude Gassian
< 05'10'11 >  Interview
Pascal Comelade, interview d’un « travailleur musicien »

Pascal Comelade fait de la musique instrumentale sans mâcher ses mots. La parole, le Catalan n’en est pas avare (quoique plutôt peu causant avec les médias en général…), laissant libre court à une pensée toute en circonvolutions et associations d’idées, précis dans ses propos mais laissant une phrase sur deux en suspens pour mieux réfléchir sa réponse. Voici in extenso, une conversation avec le Catalan, tenue en novembre 2009 dans les locaux de sa maison de disques, à la veille d’un concert au Centre Pompidou. Alors que nous la mettons en ligne, un autre concert est au programme de la semaine, à ne pas rater. Comme toujours assez remonté, il évoque pour Poptronics ses débuts, s’attardant sur sa passion du rock’n’roll classique et son dégoût de la variété, la crise du disque et l’omniprésence d’Internet, les musiciens et écrivains qui l’ont marqués.

Tes disques font régulièrement référence à la philosophie, de « Précis de décomposition bruitiste » à « La Filosofia del plat combinat » en passant par des titres comme « Stranger in Paradigm », Pim Pam Poum al concept » ou « La Societat del Piano Obstacle » sans parler de « La Dialectique peut-elle casser des briques ? », titre que tu as emprunté au film du situationniste René Vienet… J’ai lu quelque part que tu avais suivi les cours de Deleuze à Vincennes...

Entendons-nous bien, je n’ai pas suivi les séminaires de Lyotard et Deleuze à Vincennes : je suis allé à certains cours en « voyeur », en auditeur libre ! J’étais étudiant en philo, mais je ne suis pas allé au bout de mes études. C’était à l’époque où j’ai connu Richard Pinhas, qui était très lié à Deleuze. Avant Heldon, il avait un groupe qui s’appelait Schizo et a fait un 45 tours dans lequel il accompagne Deleuze qui récite un poème de Nietzsche, « Le Voyageur », qu’ils ont distribué gratuitement.

Je n’ai jamais rencontré Deleuze, et je le regrette. Ça fait partie des erreurs que j’ai commises dans les années 70 et 80 : par la musique, tu côtoies certaines personnes, tu es privilégié pour les rencontres. Mais à cette époque-là, ça ne m’intéressait pas. Maintenant, je fais très attention à ça, si j’ai la chance de parler ne serait-ce que cinq minutes à quelqu’un, je n’hésite pas.

Richard Pinhas et Gilles Deleuze - « Le Voyageur » (1972) :

Ta musique illustre parfaitement le concept de la ritournelle que Deleuze avait développé avec Guattari. Raboter, aller jusqu’à la corde, pour trouver le motif, le fil, le répéter, construire quelque chose autour, le tordre, le pasticher… Il y a chez toi une appréhension immédiate de la mélodie, cette « petite musique » très ténue sur laquelle tu vas t’appuyer pour construire, parfois de manière très spontanée, tes musiques. Ce qui te permet dans un même disque, un même concert, d’être dans des registres très différents…

Je suis tout à fait d’accord ! Comment expliquer ça… C’est une espèce d’équipage musical que j’ai consciemment ou non accumulé par le free, la musique répétitive, le rock, en cherchant à trouver l’arête, le squelette. C’est pour ça que ça part de tous les côtés. Y’a une chronique de Gilles Tordjman dans « les Inrocks », d’un disque que je n’aime plus (« Haïkus de piano »), qui dit à peu près la même chose que toi. Je sais ce que c’est mais je n’arrive pas à l’exprimer.

Pour moi, une des origines de cette pratique, c’est le système de re-recording avec les magnétos. Pendant dix ans, tout ce que j’ai enregistré c’était avec un Revox ou un Tec 4-pistes. Rien que ce système-là a influé, a obligé la musique à être comme ça. Cette espèce de dépouillement.

Il faudrait que je te fasse une démonstration avec un 4-pistes pour que tu saisisses (au début, j’utilisais trois minicassettes), que tu visualises ce système de « re-recording ». Dix ans quand même… J’ai mis les pieds pour la première fois dans un studio en 1992 !

Ce passage à un cadre de production plus classique, dont tu es revenu depuis d’ailleurs, ça a changé quoi ?

Dans les années 90, j’ai fait une musique instrumentale, acoustique, qui est de la muzak pervertie. Que j’assume pleinement, mais qui était liée à des choses extra-musicales : un contrat discographique, ma vie, le studio. Qui dit studio dit horaires à respecter, jours à respecter. J’ai eu une pratique, quand je suis méchant avec moi je dis très light, décaféinée, de ma musique. C’est entièrement de mon fait : sur cette décennie-là, j’ai beaucoup pratiqué le studio. Cette même musique, je l’ai enregistrée de façon très dépouillée, très léchée, quand je suis de mauvaise humeur je dis très hygiénique, et elle a ce son-là.

A partir de 2001-2002, je suis revenu à des pratiques plus liées au re-recording, plus directes, sans utiliser la technique. Et maintenant, je suis de nouveau en harmonie avec mon discours. Je suis dans une phase où j’ai très envie de travailler. Il y a des périodes plus sombres, où tu n’as pas envie de faire les choses de la même façon, où la musique devient secondaire. Aujourd’hui, je suis totalement dispersé, je produis beaucoup, un album officiel tous les trois ans dans les années 2000 (c’était deux dans les années 90) et beaucoup d’objets parallèles aux tirages dérisoires.

Pascal Comelade en studio, pendant l’enregistrement de « A Freak Serenade » (2009) :

Tu exposes tes instruments jouets aux Arts déco. Leur place est au musée, plus sur scène ?

Ah mes instruments… C’est terminé, c’est foutu… Tout ce qui est aux Arts déco est foutu. La durée de vie de ces objets est terriblement brève quand tu les utilises sur scène. Même le Kawai, la réduction de piano à trois octaves, je ne vais plus l’utiliser : on l’a déjà réparé trois-quatre fois, c’est trop fragile. Il ne me reste actuellement que deux pianos jouets intacts. Je me sers de ces choses-là, qui sont à la base considérés comme des jouets, comme de vrais instruments de musique. Ça les fragilise.

« Le futur de la culture, c’est larbin culturel ?
Larbin du pouvoir ? Aux ordres ? »



La crise du disque, le téléchargement, plus généralement la situation de la musique en France, ça t’évoque quoi ?

Aujourd’hui, soit tu fais animateur de noces et banquets, soit tu es musicien de la cour. J’ai lu un papier sur le piratage qui se terminait « le futur, ce sera peut-être le mécénat ». Où on va là ? Attention, discours tenu par des gens de gauche. Le futur de la culture, c’est larbin culturel ? Larbin du pouvoir ? Aux ordres ? Ça a commencé il y a quelques années déjà et ça ne m’étonne pas. Un pays où il y a le concept d’Orchestre national de jazz, tu le dis à un Espagnol, un Italien ou un Chinois, en France, nous avons un Orchestre national de jazz, le mec se met à hurler de rire. Tu te rends compte ? Orchestre. National. De jazz. Ça ne fait rire personne ici, tout le monde trouve ça très normal. Alors maintenant, on va monter un orchestre national de rap, un orchestre national de rock… La culture, bon…

Je ne lutte contre personne. Je ne mets pas non plus le pistolet sur la tempe des gens en disant écoutez ma musique parce que c’est la meilleure ou quoi ! Je suis d’une certaine génération, avec un certain passé, ça fait trente ans que je travaille dans la musique, je pense que je peux me permettre de porter un regard critique sur certains détails de la pratique musicale en France, en Europe ou en périphérie. Ce ne sont que des constats, pas de la critique. Je ne suis pas un porte-voix ou le tenant de quelque dogme que ce soit. Je ne parle que de moi et qu’en mon propre nom.

Pascal Comelade - « I can’t control myself », live (2007) :


Tu occupes une position assez marginale en France. Tu vis loin de Paris, sors davantage de disques en Catalogne qu’ici, tu fuis les grands festivals, tu ne tournes pas…

Ce qui ne m’a jamais convenu dans le monde de la musique, c’est la relation du musicien avec le pouvoir, quel qu’il soit. A cause d’une certaine façon d’envisager le concept de festival, le concept de création, le concept de subvention, on perpétue une certaine façon d’entendre et de pratiquer la musique, somme toute ultra-conventionnelle. Pour ce qui est de la politique, la façon même de pratiquer la musique telle que je la pratique, la façon de m’envisager et de me positionner dans le monde de la musique parlent d’elles-mêmes.

Pascal Comelade - « Fakir », concert à emporter (2007) :

Ce concert à Beaubourg, c’est le début de la notabilisation ?!

(Rires) Il n’y a pas de notabilisation en jouant à Beaubourg, mais une situation de promotion plus ou moins avancée. En 2002, pour « Psicotic Music Hall » (son album le plus connu et le plus vendu, superbement réédité au début 2011, ndlr), j’ai l’équivalent de deux cartons à chaussures de presse. L’intégralité de la presse. Sur trente ans de carrière. Tu sais très bien que c’est pas ça. Je peux jouer partout, je ne me pose même pas la question : je joue dans la rue, dans des cafés, des théâtres à l’italienne, des places publiques, tous types de festivals pas démesurés évidemment, j’ai même fait l’asile psychiatrique. Le seul lieu où je n’ai pas joué, c’est en prison. Ah, et j’ai pas fait la caserne non plus !

« Avant même de parler d’artisanat, qui est la façon de pratiquer ton travail, moi je suis dans la situation sociale de n’importe quel travailleur, avant même de parler
de mes états d’âme et de ma musique. »




C’est aussi un positionnement qu’on pourrait qualifier de « politique »…

Par rapport à la musique, je ne veux même pas parler de quoi que ce soit tant que, en postulat de base, on ne dira pas : c’est un métier, c’est un travail. Ça commence à faire des années que je n’ai pas entendu un musicien de ce pays dire que c’est un travailleur. Il faudrait croire que dans le monde de la musique, on est tous sur un nuage, que ce n’est pas du travail. Moi je suis un travailleur. Avant même de parler de crise, de piratage, je suis un travailleur. J’ai les mêmes problèmes que toi : je cotise, j’ai les mêmes problèmes de sécu que toi, ma fille va à l’école. C’est ça qui me fascine : il y a l’intégralité des corps de métier et puis il y a les artistes, les musiciens…

Avant même de parler d’artisanat, moi je suis dans la situation sociale de n’importe quel travailleur, avant même de parler de mes états d’âme et de ma musique. C’est un travail, avec toutes les incidences que ça comporte. Je ne peux pas l’évacuer. C’est très compliqué mon statut, parce que je ne suis pas intermittent du spectacle, ni à la maison des artistes. L’artisanat, ce n’est pas de la musique à la chaîne, pas de la musique au mètre.

Pascal Comelade - « Gegène », concert à emporter (2007) :


A côté de cette « musique à la chaîne », on trouve aussi aujourd’hui un réel renouveau, avec une myriade de micro-labels, les webzines ultra spécialisés, les fanzines contemporains en quelque sorte, la mise en réseau de tout un tas de salles… Finalement, c’est assez proche de ce que tu as vécu à tes débuts dans les années 70, non ?

Les petits labels, les fanzines, les réseaux ont commencé à fleurir au début des années 70. Le punk a accéléré, a profité de tout ça. Tout un panorama de scène de musiques dites nouvelles est aussi actif dans le sens de l’autoproduction, des réseaux, des K7. Mais le dernier grand constat, c’est qu’on est quand même passé là maintenant objectivement à une consommation de masse de la musique, et à une acceptation de cette chose-là : ça ne peut que se passer dans de grandes concentrations, avec des milliers d’individus.

J’ai l’impression que le rêve perpétuel, c’est de reproduire Woodstock. On court après ça, regarde tous les festivals. Quand on regarde les chiffres, c’est monumental : c’est 50.000, 100.000 personnes, c’est monstrueux. Et ça, c’est au détriment d’une autre pratique de la musique et d’une autre façon de véhiculer la musique qui va disparaître. Ou se véhiculer ailleurs.

Depuis quelques années, c’est le concert de masse dans tous les sens du terme qui s’est développé. Ça a toujours existé bien sûr, mais on a développé ça pour tout maintenant. Regarde les sollicitations en été, c’est démesuré. Y’a une demande, ce phénomène de masse qui est l’un des gros points sur lequel on ne sera pas en harmonie. Certaines musiques que j’aime, ça ne peut pas passer dans des trucs comme ça.

Comment es-tu venu à créer ta propre musique ?

Pour moi les deux grands chocs de ces cinquante dernières années dans le monde de la musique, ça va être plus ou moins après 1968. C’est les hippies qui commencent à nous casser les couilles, c’est Woodstock, c’est la messe qui déboule avec des dogmes. Des dogmes !

Le concept de la contre-culture, ce n’aura été que ça : de la production de dogmes. Il y a des gens qui en ont énormément souffert, comme Dylan. Tu n’as qu’à lire les chroniques de Dylan, c’est magnifique à ce niveau-là. Tu comprends comment ce mec devait en avoir jusque-là de ces plaisanteries, de cette connerie « alors, il faut que tu sois le porte-voix, alors il faut que tu sois le porte-parole », alors que lui est un individu souverain.

Pascal Comelade - « Russian Roulette » live à Barcelone (2007) :


L’autre grand choc, c’est le punk ?

Oui le deuxième grand choc qui, lui, continue à me fasciner, c’est ce pauvre ridiculement court moment punk. Deux ans, trois ans. Qui lui, n’a pas produit de dogmes, de théories, de petits chefs, mais a été un énorme coup de pied au cul par rapport aux façons conventionnelles de produire et d’entendre la musique. Mais tristement, constat actuel, qui n’aura servi à rien puisque aujourd’hui on se tape en chanson la même variété que dans les années 60, que tu n’as pas connue mais que moi j’ai subie, je dis bien subie.

Je n’ai aucune espèce d’intérêt ou d’affection pour la variété des années 60 : pour moi, dans les années 70, c’était l’ennemi qui nous empêchait de vivre, de travailler et de créer. A l’époque, il n’y avait pas de concerts, rien. C’était l’ennemi qui occupait le terrain, qui bétonnait le terrain… Cette variété de merde…


« Putain, ce moment ridiculeusement court du punk,
cette espèce de frénésie qu’il y a eu
n’aura donc servi à rien. »



Aujourd’hui, on est en train de refaire l’apologie de cette période de merde. Et ça, ça m’insupporte particulièrement parce que ça va en parallèle avec une pratique des modes dominants, quels qu’ils soient, qui perdurent dans le temps. Et tu dis merde. On est passé à la fin du XXe siècle à une période sublime et frénétique où tous les jours il y avait mille choses qui sortaient en musique dans le monde à une période où on stagne.

En résumé, je me dis : putain, cette espèce de frénésie qu’il y a eu avec les punks n’aura donc servi à rien. A rien ! C’est pas la question de parler de ces foutaises genre ça a été récupéré par le système, ça ne veut rien dire : c’est aussi un produit du système évidemment, c’est aussi du spectacle bien sûr.

On serait revenus quarante ans en arrière ?

Je suis peut-être excessif mais je suis dans une obsession par rapport à la musique. J’aurais passé ma vie avec ça donc bien sûr il y a un peu d’excès là-dedans. S’il s’agissait de simple consommation, on dirait ça c’est de très bonne qualité, ça c’est intéressant… Je me dis toujours, c’est valable aussi pour n’importe quel détail de la vie quotidienne : il y a des gens qui se sont cassés le cul pour amener des choses et on n’en tient plus compte. C’est un peu pénible, surtout dans cette époque-là, précisément.

J’ai ce sentiment-là et ce n’est pas une question de génération : je ne vis pas dans une maison de retraite et j’ai des amis très jeunes qui eux aussi ne sont pas satisfaits. Y’a pas que le rock dans la vie, la musique en général, mais cette histoire de bégaiement dans la variété me fait chier. Je suis fatigué d’entendre des tenants et des pratiquants de la variété actuelle utiliser le mot rock’n’roll. Ça me fatigue, ça m’épuise beaucoup... Maintenant ça va, y’a pire dans la vie !

Vous étiez quand même une sacrée bande quand tu as commencé : Pierre Bastien, Richard Pinhas, Jac Berrocal…

On a créé le Bel Canto Orquestra avec Pierre Bastien, tous les deux, en 1982, mais on jouait ensemble depuis un moment déjà. Depuis vingt ans, il parcourt le monde, il n’arrête pas. Il expose partout, en Australie, au Japon… Moi je ne suis pas un voyageur comme lui ! Je connais Richard depuis 1974. Ça a été le premier en France à autoproduire son album et à le diffuser lui-même. Je suis allé le voir pour ça à l’époque. Avec Jac Berrocal, ce sont les trois rares musiciens français avec qui j’ai une relation suivie. Dans l’histoire de la musique française de la fin du XXe siècle, ce sont des types importants. Il faut quand même préciser que je suis arrivé après. Eux ont fait des choses bien avant moi, c’est eux les précurseurs.

Pascal Comelade, Jac Berrocal Général Alcazar et David Fenech - « Brand New Cadillac », live à Paris (2009) :


Ça surprendra sans doute ceux qui ne connaissent que tes travaux récents mais tu as commencé en travaillant sur synthé au milieu des années 70 (l’album « Fluence ») et tu es un grand connaisseur du minimalisme américain.

J’ai commencé en m’intéressant à la musique électronique. Via Richard, j’ai récupéré un EMS-AKS, l’un des deux premiers synthés mobiles, le petit attaché-case. J’avais ça et un orgue électrique à double clavier et je faisais du son continu. A l’époque, j’étais très intéressé par la musique répétitive américaine, surtout La Monte Young qui faisait justement du son continu, de la résonance, des choses comme ça.

Comment as-tu eu accès à ces musiques, qui étaient encore peu diffusées dans les années 70 ?

Mon éducation musicale a été faite par la radio et la presse, les disques et les concerts. Du banal quoi ! La Monte Young, je l’ai découvert grâce à un journaliste, Daniel Caux. Dans l’histoire de la musique en France dans les années 70, c’est quelqu’un d’indispensable. J’ai la chance de l’avoir connu. Il a fait découvrir à la France, au moins, la musique répétitive américaine, des gens comme Moondog, je crois qu’il était le premier à écrire là-dessus, dans « Rock & Folk », plus tard dans « Le Monde ». Il a aussi été le premier à écrire sur la musique classique arabe, dans « Charlie Mensuel ». Il est pour quelque chose dans le label Shandar (Sun Ra, Albert Ayler, Steve Reich…) (il a été directeur artistique du label, dont le slogan était « tomorrow’s music today », ndlr).

J’ai gardé des cassettes de ses émissions et du « Pop Club » de José Artur. Ça aussi c’est du gratiné : j’ai le « Pop Club » avec Fellini et Nino Rota. Rota joue des trucs, Fellini chante dessus, c’est sublime. Il y a eu des concerts au « Pop Club », il n’y a pas le millième de ça aujourd’hui… José Artur aussi fait partie de ceux qui m’ont éduqué.


« Mais le Net, c’est un truc égoïste.
On est tout seul face à son écran et moi je ne peux pas,
ça me casse les couilles ! »




Je lisais beaucoup « Rock & Folk » et « Jazz Mag ». Un mec comme Philippe Garnier a beaucoup fait évidemment. A l’époque, y’avait rien à la télé. Y’a toujours rien d’ailleurs. A part l’éternel charcutage : ça fait trente ans que je vois des bribes de concerts de Soft Machine à Paris, j’aimerais bien le voir en entier un jour. Par exemple j’ai vu un truc sur Beefheart à la télé allemande, où il joue des extraits du premier album sur la plage à Cannes (pendant la deuxième édition du Midem ! ndlr). Je n’ai vu que des bribes. Peut-être ça circule sur le Net…

On le trouve en ligne effectivement !

Bon, bon… Mais le Net, c’est un truc égoïste. On est tout seul face à son écran et moi je ne peux pas, ça me casse les couilles ! C’est Godard qui disait : « Le cinéma on lève la tête, la télé on la baisse. » J’aimerais bien savoir ce qu’il dit du Net, Godard (quelques mois après cet entretien, Jean-Luc Godard se prononcera fermement contre Hadopi et pour la liberté de circulation des images sur le Net, ndlr)

Captain Beefheart - « Elektricity », live à Cannes (27 janvier 1968) :


Tu fais partie de ces gens qui ont des milliers de disques chez eux ?

Je connais des gens qui n’ont qu’un disque chez eux et ça ne leur pose aucun problème. Chez moi, ça a atteint le stade de l’obsession : je suis épidermiquement attaché à mes vinyles. Le premier qui y touche, je lui mange une oreille ! Depuis trente ans, je suis dans le cycle revente-achat perpétuel. Je constate que je garde toujours la centaine de mêmes disques. Parfois, je m’entiche d’un truc alors il me faut tout. Mais quel est l’intérêt d’avoir tout les Seeds ?! Ce pauvre Sky Saxon (il est mort quelques mois avant l’entretien, dans l’indifférence générale, parce que le même jour que Michael Jackson, ndlr). Je l’ai vu il y a trois-quatre ans en concert, c’était pas…

The Seeds - « Pushin Too Hard » (1967) :


D’où te vient ce goût pour le rock’n’roll ?

L’attachement au rock’n’roll… A partir du moment où j’ai commencé à écouter de la musique vers l’âge de 12 ans jusqu’à aujourd’hui où j’ai… putain je sais même pas quel âge j’ai… je crois que j’ai 53… je sais pas (il est né en 1955, ndlr). En quarante ans, j’ai toujours écouté du rock classique. Les autres musiques que j’ai écoutées, je ne les écoute plus. A une époque, j’écoutais beaucoup de free jazz. Aujourd’hui, tu ne me fais pas écouter dix secondes de free jazz !

Que s’est-il passé ?!

Je ne sais pas ! Idem j’ai écouté beaucoup de musique répétitive. Aujourd’hui, je crois que j’aurais beaucoup de mal à écouter un album de Philip Glass en entier. Je les ai gardés, bien sûr, parce que je suis affectivement attaché à ces gens-là. Par contre, toute ma vie, encore aujourd’hui, je peux écouter sans problème le MC5 ou Eddy Cochran. C’est comme ça. J’ai aussi écouté beaucoup de musique classique arabe, je suis allé voir une nouba en entier, de la musique arabo-andalouse, ça durait des heures. En dehors du rock classique, les autres gros blocs qu’il y a eu dans ma vie pour parler vulgairement, je n’en écoute plus.

Donc tu n’écoutes que du rock ?

Je n’écoute que du rock classique !! Je suis exactement comme un type qui te dirait : « moi je ne m’intéresse qu’à l’opéra ou à la musique baroque ». Personne ne trouve rien à redire. Mais s’il se trouve un type qui dit « moi je n’écoute que du rock », tout le monde se met à rigoler. Qu’est-ce que ça veut dire ? On va te dire toi tu t’es arrêté en 1981. Mais le mec qui écoute Mozart ? Ou quelqu’un qui n’écoute que du jazz ? On ne va pas lui dire ta vie s’est arrêtée à telle époque.

Mais si tu es de la génération qui a plus ou moins à quelques années près vécu la chose, ce qui est mon cas, tu vas vite être catalogué. On te dit : tu n’écoutes pas la musique d’aujourd’hui, tu t’aimes pas la musique d’aujourd’hui. Y’a une espèce de paradoxe. Ce n’est pas du tout ça. Je suis dans la situation d’un amateur d’opéra : je n’écoute que du rock classique, c’est-à-dire du blues jusqu’à Suicide. Ce qui n’est pas rien ! Ça fait quand même quelques décennies, c’est du chargé, c’est un gros labyrinthe et il y a de quoi faire. Et il y a du sublime, du au-delà du sublime.

Suicide - « Frankie Teardrop » (1977), réal. Edit deAk, Mike Robinson et Paul Dougherty :

C’est sans doute parce que c’est une musique réputée « populaire », pas assez compliquée ou intelligente. Et puis trop de sueur, de mauvaises manières…

Mais dans l’histoire des musiques populaires, le rock et tous ses avatars, c’est essentiel ! Il y aura toujours des gens pour te dire c’est de la petite musique infantile par rapport à l’opéra ou au jazz, mais non ! Je persiste à trouver mon bonheur comme on dit dans ces productions. J’ai réécouté récemment cet album des Kinks, pas « Village Green », merde j’ai oublié son nom (d’après les indications pas très claires qu’il donne, c’est sans doute « Arthur », ndlr), y’a des trucs à tomber ! Ça ne me pose aucun problème d’énoncer ces choses-là, mais c’est un sujet très compliqué, depuis longtemps.

Tu n’es pas comme tous ces musiciens quinquagénaires qui veulent « rester dans le coup » en écoutant ce qui sort aujourd’hui ?

Ben ouais ! On me dit : t’es au courant de rien… L’électro-pop, tout ça ? Suivant l’humeur, je vais dire je m’en branle ou que ça ne m’intéresse pas. Mais si tu dis que ça ne t’intéresse pas, on te répond que tu es resté bloqué, que tu fais partie de ces gens qui disent c’était mieux avant. Or ce n’est pas le sujet. Bien sûr que ce n’était pas mieux avant. Mais ça, ça ne regarde que moi, c’est ma vie quotidienne et elle ne t’intéresse pas. Si vraiment il fallait creuser, je t’avouerais que je suis beaucoup plus heureux aujourd’hui que dans les années 70. Mais c’est culturellement que je suis malheureux !!

Le rock n’est pas le seul à souffrir de ce genre de présupposés. Cet ostracisme, on le retrouve dans d’autres espaces de la culture populaire, la bande dessinée par exemple, que tu connais bien puisque beaucoup de tes pochettes sont signées de dessinateurs (de Willem à Berbérian).

Pour la bande dessinée, c’est encore plus catastrophique. Dans le domaine du graphisme, de l’expression graphique, des choses extraordinaires se sont passées ! Il y a des créateurs, des dessinateurs de BD qui sont totalement occultés mais qui sont pour moi mille fois plus importants que certains peintres surévalués. Le mec qui dessinait « Mandrake le magicien », dans le noir et blanc, c’est un truc… Tout le monde le sait qui s’intéresse à la BD. Mais pour la culture officielle, c’est le petit Mickey. Moebius-Giraud, Thomas Ott…, c’est pas rien. Il y en a des milliers comme dans le rock, ça part de tous les côtés et c’est là que ça se passe. Mais c’est pas l’art officiel. Ce qui me dérange, c’est cet art officiel.

Ces vingt dernières années, j’ai pu rencontrer Willem, Mizo, Berbérian… Dès que j’ai pu, j’ai demandé des illustrations. Le dernier album, « A Freak Serenade », c’est Berbérian. La meilleure restera la pochette de « El Cabaret Galactic » de Willem. Willem est un génie. Il sera reconnu évidemment dans des dizaines d’années. On l’a tellement avec nous tous les jours (dans les pages de « Libération », ndlr) qu’on ne réalise pas que c’est grandiose ce qu’il fait. La pochette qu’il a faite pour moi est certainement le dessin qui représente le mieux ce que je veux faire : cette forme vicelarde, perverse, dégénérée, affectueuse de la musique populaire, cette espèce de couple minable avec le piano… C’est bien vu.

Beaucoup de peintres t’ont aussi donné des pochettes : Chaissac, Combas, Di Rosa…

Avec Combas et Di Rosa, on gravitait autour de Sète, Montpellier à la même époque. C’est quand même une chance. On a d’ailleurs fait l’hymne du Miam (le Musée des arts modestes, à Sète, cofondé par Hervé Di Rosa, ndlr), avec le collègue Général Alcazar (ce n’est pas son vrai nom !!) il y a dix ans.

Pascal Comelade et Général Alcazar - « L’Instigateur du système », live à Paris (2009) :


Tu as trouvé ce moyen détourné (que j’adore) de faire passer tes influences en glissant des noms partout dans les titres (à rallonge) de tes musiques : des musiciens (« To Be Dammit Ornette To Be », « The Beat Don’t Make The Monk » ou sur le dernier album « The Return Of Lux Interior The Magician ») des actrices (« I Put A Barbara Steele On You », « Two Maniaco Depressive Beatnicks Squabbling Over A Jane Russell Mozarella’s Stereokini »), des écrivains (« Arthur Cravan Was A Flor Fina »)... Tu as aussi écrit une « Patafisiskal Polska », hommage aux écrivains du collège de pataphysique !

Un jour, j’ai réalisé que les écrivains et les individus qui m’intéressaient le plus et étaient en permanence dans ma bibliothèque depuis trente ans étaient pratiquement tous liés à un écrivain français qui s’appelle François Caradec. Mort en 2009… Un de plus… Il a établi les œuvres complètes et écrit une bio sublime d’Alphonse Allais, il a écrit la vie de Raymond Roussel, le meilleur bouquin sur Lautréamont, beaucoup de choses sur Alfred Jarry. C’est lui qui a écrit le livre sur le pétomane, il a écrit un bouquin sur l’argot qui est sublime, un autre sur l’histoire du café-concert qui l’est tout autant. Il est responsable d’un ouvrage collectif sur les farces et attrapes dans les années 50 qui est une bible, il a collaboré à la revue « Bizarre », etc. Pour moi, c’est le grand passeur par rapport à la littérature. Je lui ai dédié une chanson.

J’ai cru comprendre que tu lisais aussi certains surréalistes…

Il y a des individus et des situations dans ce mouvement-là (s’il s’agit d’un mouvement) qui évidemment m’intéressent beaucoup. Par exemple, Robert Desnos. Mais en règle générale, le mouvement surréaliste et Breton, je fuis ça comme la peste. Ce sont quand même des gens qui ont donné des notes à des artistes, qui ont pris Salvador Dali au premier degré. Qui se targuaient de détester la musique, de n’y rien comprendre. Ils détestaient Erik Satie… J’ai beaucoup plus d’affection pour les dadaïstes, certains dadaïstes allemands. Mais il faut resituer ces choses-là dans le contexte historique, il ne faut pas le banaliser. Aujourd’hui, ça ne se passerait pas comme ça. Il y a une part de grands provocateurs et une part de types brillantissimes, comme Desnos. Desnos, Cravan sont des gens qui m’ont obsédé.

J’ai pris ça dans la gueule à une époque où il n’y avait rien. Aujourd’hui, je serais comme un fou avec tous les labyrinthes, à commencer par Internet. A l’époque, tu n’as rien. Tu as reçu une certaine éducation, celle de l’école et puis tu commences à gratter, tu rencontres des gens, lis des bouquins, et tu tombes sur ces trucs-là… Les années 60 et 70 ce sont des années plombées par le dogme. Prends Alfred Jarry par exemple. J’ai été énormément marqué par ce type-là… Erik Satie, Alphonse Allais. Je fais lire ça à ma fille, ça ne la fait pas rire. C’est fini. Mais Allais, les chronique politiques de Darien, ça mange tout le monde.

Ces types ne cessent de me fasciner : ils sont là, à la fin du XIXe au début du XXe, à la fois tout seuls et qui démarrent quelque chose qui fait que nous aujourd’hui, on ne parle que de ça. Comme dans les années 60, une revue comme « Hara-Kiri » a relancé l’histoire aussi, et comme dans les années 70, le punk a relancé la chose aussi. De temps en temps, tu as des coups de pied au cul et allez… Y’en aura d’autres bien sûr. Tout au long du XXe ça n’a pas arrêté : ces individus-là m’ont toujours fasciné. Je balance des noms comme ça dans les titres de mes musiques, comme petit complément, mais dans le sac y’en a des centaines : des musiciens flamboyants comme Ornette Coleman, Sun Ra, Roland Kirk, Albert Ayler. Et dans le rock n’en parlons pas.

C’est quand même étonnant que tu ne sois pas davantage sur le Net. Parce que dans ses meilleurs aspects, c’est une bibliothèque universelle. Qu’est-ce qui te dérange dans ce média ?

J’ai une réflexion sur le concept même du site depuis peut-être dix ans. Je ne suis toujours pas convaincu qu’il faille faire un site Internet.

Le problème que j’ai avec Internet, c’est ça : je n’ai rien demandé. Je n’ai jamais demandé qu’il y ait 5.000 pages sur moi, je n’ai jamais demandé que quelqu’un dresse ma bio dans Wikipédia. Pour moi, c’est physiquement, moralement insoutenable. Quand je vais chercher un truc sur moi, je hurle. Alors on me dit tu n’as qu’à rectifier. Mais pourquoi ? Pourquoi je dois faire un site ? Ça ne suffit pas les disques, ça ne suffit pas les concerts ?

Après il y a ce truc complètement morbide : on me dit, c’est la meilleure façon de laisser une trace. Wikipédia, c’est le « Who’s who ». Sur Internet, il faut à tout prix qu’il y ait ton nom, ce que tu aimes, c’est le questionnaire de « Salut les copains ». Mais qu’est-ce qu’on s’en branle de ça franchement ?

Tu es un vrai râleur en fait ?! Dernière question : tu as publié deux livres, « Enciclopedia logicofobista de la musica catalana », il y a vingt ans, « Ecrits Monophoniques Submergés », il y a une dizaine d’années. C’est l’heure de la suite, non ?

Oh c’est fini ça... (rires) Au milieu des années 90, j’ai aussi écrit des chroniques pour un magazine de Grenoble, « Revue et Corrigée », avec une espèce de frénésie de balancer… A relire, tu te chopes un mal de tête gratiné… C’est à la fois confus et du faux Borgès ! L’erreur que j’ai pu commettre, c’est qu’il y a certaines choses un peu pédantes. On a l’impression que ce qui nous intéresse est supérieur au reste alors on met en opposition et là on se trompe, gravement.

Je continuerai toujours à dire, parce que c’est humain, ça c’est de la merde. Comme il y a des gens sur le Net qui disent que je fais de la merde. C’est normal. Ça a toujours existé dans la musique. Avant on lançait des tomates, maintenant on commente sur Internet pour dire c’est de la merde, il a tout pompé sur Machin ou il fait toujours pareil. Moi dans mon cas, ce serait plutôt il fait toujours pareil et ça, ça ne me dérange pas !! (rires)

Pascal Comelade - « Vidéographie polyfacétique » (bande annonce) (2006) :

Recueilli par matthieu recarte 

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